Il faut tenter au moins une fois dans sa vie l’expérience de manger dans un restaurant branché parisien. On y mange tout autant avec les yeux qu’avec les oreilles. En plus d’être consommateur, on devient ethnologue et pour un hypercontemplatif comme moi, la séance compose un moment de pur délice.
La semaine dernière, un retour de vacances à la nostalgie à peine dissipée distillait en moi des rémanences de cuisine du sud-est asiatique. Le hasard a voulu que le restaurant choisi pour combler ce déficit gourmand figurait non seulement au guide des meilleures tables mais aussi à celui du Who’s who! Je ne le savais pas.
Je n’avais pas réservé. J’ai donc récupéré la meilleure table. Celle du célibataire en plein milieu de la salle, me trouvant immergé au milieu d’un parterre de caricatures parisiennes aussi expressives que le sont les peintures rupestres de Lascaux.
On retrouve le panel très habituel de ces lieux. Le vieux couple amoureux qui ne fait aucun doute sur l’illégitimité de son état, les jeunes bobos qui sont là pour voir et être vus, les hommes d’affaires qui amènent leurs clients bouseux de province pour les épater comme on emmène la petite au zoo pour lui montrer les singes, deux ou trois VRP en costard-cravate nylon-Eram qui ont trouvé l’adresse dans Pariscope. Ceux qui sont là parce qu’il faut être là mais qui s’y ennuient.
En 2011, on réserve pour deux mais on est quatre à table. Le couple de petits amoureux à ma gauche se tient romantiquement une main enlacée, mais reste obliquement aimanté à son Iphone qu’il tripote de l’autre restée libre, et qui a pris la place de la très désuète assiette à pain. La demoiselle qui ressemble un peu à Diana Ross dans les Suprêmes parle de concerts, de ses contacts avec des musiciens, de son avancée dans le métier, de sa notoriété future. Lui avec son look de musicien lui promet qu’il va l’aider, qu’il a de bons appuis, et qu’il peut faire levier si elle veut bien se servir du sien…Si tant est qu’il ait le temps de ranger son Iphone avant de sortir ses capotes. Les rouages des rêves de gloire….La terre tourne et les mauvaises habitudes persistent.
A ma droite ; une table de six. Deux discutent. Un vient impoliment de plaquer sa tablée pour aller téléphoner dehors. Deux autres sont aimantés sur leur sms. Les deux qui discutent (méprisant) : « pff, il n’y a même pas de réseau ici !...c’est incroyable » car il voulait vérifier quelque chose sur son smartphone. Il en reste une qui s’ennuie à la table et dont je croise le regard désolé. J’esquisse un sourire poli. Grossière erreur, l’œillade est perçue comme un outrage et les yeux révolver me font rapidement remettre les miens dans mon assiette. C’est ma foi vrai, comment ais-je pu oser !
Quand les parisiens viennent à ma campagne, c’est souvent pour le silence et la quiétude. Ils aiment les ambiances feutrées et intimistes en dehors de chez eux, et gare aux cloches de l’angélus à sept heures du matin, au chant du coq, ou à toute pollution sonore qu’ils jugent incongrue à la campagne, comme les chants d’oiseaux en période d’amours qui piaillent au lever du jour. C’est d’ailleurs en ce moment ! A Paris, au contraire, c’est à qui va crier le plus fort. Le décor de l’endroit ultra zen où aucun son n’est absorbé, me permet grâce à la résonance d’aller choisir à la source et distinctement les conversations des tablées au hasard.
-« C’est quoi le loup ? » au serveur
Et la copine qui s’empresse de répondre pour faire son intéressante dans un besoin viscéral d’exister, en coupant la parole à ce dernier :
« Ben, tu sais bien que des loups, y’en a que dans la mer ! »
Stupéfaction des convives.
« T’as toujours de ces sorties toi ! »
« Mais non, ce que je veux dire, c’est qu’il n’y en a pas dans l’Océan »
Joli flop de bon mot raté, ou l’art de passer pour une conne aux yeux des copains.
Au fond de la salle, deux grandes tables contiguës. Un des dîneurs se retourne pour demander à la table voisine de baisser le ton car ils ne s’entendent plus hurler à la leur. Le ton monte encore d’un cran. Les gestes deviennent menaçants. Moi, je suis très détendu. Le grand beau ténébreux en sweat à capuche rose DG (air faussement décontracté dans l’habillement et la coiffure – genre mannequin outrecuidant incognito) quitte la table pour aller se calmer en fumant une cigarette sur le trottoir. Il passe devant la table rivale en pointant un très distingué doigt d’honneur.
Devant moi, ils sont quatre à parler. Si on enlève de la conversation, l’adresse du dernier magasin trendy, les marques de fringues et de chaussures, les franchises, et tous les mots qui ressemblent à de la publicité il ne reste que la vacuité. L’échange verbal ressemble à un concours dont l’enjeu est de gagner la première place de celui qui en sait plus sur la dernière tendance parisienne……….qui malheureusement pour eux, même s’ils semblent y croire, ne passera par eux, ici et ce soir !
Et il y a moi. Qui voit enfin arriver son amok et qui en deux bouchées m’évade de cet étrange bocal pour me retrouver au sud-est asiatique !